Notre ami prêtre vient de perdre son père, lui-même grand prêtre, décédé quelques jours plus tôt. Nous sommes conviés à cet événement, si important pour eux.

Dans l'hindouisme balinais, le corps n'est qu'une enveloppe. Ce que la crémation libère, c'est l'âme — en la rendant aux cinq éléments par le feu, elle lui ouvre le chemin vers la réincarnation, vers l'union avec le divin. Sans ce feu, l'esprit resterait ici, prisonnier, une présence que personne ne souhaite. C'est pour ça qu'on ne pleure pas comme en Occident : on fête.

Effigie vêtue de blanc portée dans le cortège funéraire, Bali

L'effigie du défunt · Bali

Autour de nous, des sourires, des échanges entre générations, on nous tend à boire, à grignoter. Des enfants filent entre les jambes des adultes, tous rassemblés pour cet instant.

Accomplir ce devoir envers le défunt engage toute une communauté — parfois des années d'économies pour une cérémonie à la hauteur. L'argent compte, ici plus qu'ailleurs : ceux qui n'en ont pas assez attendent, parfois longtemps, l'occasion d'une crémation collective pour, malgré tout, accomplir ce passage.

Nous quittons donc sa maison pour l'accompagner vers le setra (le lieu où il sera brûlé). L'effervescence est à son comble : au sommet de la tour, son fils, lui-même prêtre, et le chef du temple s'affairent pour officier certains rituels et faciliter le passage sous les câbles qui traversent la rue. Devant eux, le taureau est secoué dans tous les sens, la procession n'a de cesse de zigzaguer pour désorienter l'esprit du défunt. Le passage du petit carrefour est le climax de cette désorientation, avec plusieurs mouvements sur lui-même d'une certaine brutalité — qui pourrait être choquante si elle n'était pas accompagnée de rires et de cris de joie.

Officiants au sommet de la tour funéraire, parasols et cordages sous les câbles électriques, Bali

Au sommet de la tour · Bali

Détail doré du petulangan, le taureau sacré, sous le vent des palmiers, Bali Le petulangan bousculé dans son parcours en zigzag, ruban en mouvement, Bali

Le taureau désoriente l'esprit · Bali

Le village entier semble présent : des amis, des connaissances, et bien sûr la famille. Toutes les petites filles, portant portraits, fleurs et offrandes, sont rassemblées auprès du taureau et s'amusent de ses mouvements comme elles joueraient dans la cour d'école. Des jeunes enfants se blottissent en s'accrochant de toutes leurs forces aux pattes de ce taureau devenu manège.

Jeunes femmes portant le portrait du défunt et des bouquets de fleurs blanches, Bali

Portraits et fleurs pour le défunt · Bali

Fillettes souriantes portant fleurs et portrait du défunt pendant la procession, Bali

Les fillettes rient, portrait en main · Bali

Enfant agrippé à la patte du petulangan, portrait noir et blanc, Bali

Le taureau devenu manège · Bali

Enfants assis sur la plateforme du petulangan pendant la procession, Bali

Assis sur le manège · Bali

Sans transition, la procession retrouve son calme en empruntant la ligne droite qui mène au lieu final. Les hommes préparent le sarcophage où l'on déplace le corps, pour le placer dans le petulangan (le taureau) qui sera sa dernière demeure terrestre.

Le petulangan, sarcophage en forme de taureau richement décoré, Bali

Le petulangan · Bali

Toutes les femmes de la famille, avec leurs sourires et leurs tenues superbes, viennent porter des offrandes. Il y en a beaucoup. Certaines représentent les cinq éléments que le corps doit restituer à l'univers, d'autres sont plus symboliques, d'autres encore plus personnelles, comme des photos du défunt — symbolisant la rupture de sa vie matérielle.

Femmes portant des offrandes sur la tête pendant la procession funéraire, Bali

Les offrandes des femmes · Bali

Parmi cette foule, j'observe les attitudes de chacun. Il n'y a pas de larmes, il n'y a pas de tristesse. Un des petits-fils du défunt nous explique que la vie est belle telle qu'elle est, qu'ils sont, dit-il, contrairement à nous, conscients de la mort, donc faisant réellement partie de la vie. Pour eux, cette journée est belle : on honore un grand prêtre pour son passage vers une nouvelle vie — ou, pour les âmes les plus pures, vers la libération définitive du cycle des renaissances, le moksha.

Jeune garçon souriant, bras levé, assis sur la structure du petulangan, Bali

Pas de tristesse, ici · Bali

L'embrasement du sarcophage dégage une chaleur incroyable et clôture directement le processus. Je suis surpris par la situation : rien n'est solennel. Une fois le sarcophage fermé, après le dépôt des offrandes, le feu est lancé par des torches rudimentaires reliées à des bonbonnes de gaz. Le public autour ne semble même plus réellement présent — certains discutent, d'autres boivent quelques bières locales, quand d'autres se rassemblent pour faire des jeux. Je suis loin, très loin des enterrements que j'ai connus. Je mesure la chance unique d'être invité comme ami et de vivre cet événement de l'intérieur.

Hommes assis près des bonbonnes de gaz et torches destinées à l'embrasement, Bali

Les torches rudimentaires · Bali

Le petulangan entièrement embrasé pendant la crémation, Bali

L'embrasement · Bali

Détail des cornes dorées du taureau disparaissant dans les flammes, Bali

Les cornes dans les flammes · Bali

Je suis, encore une fois, touché au plus profond de mes croyances : Bali ne triche pas avec les siennes. Cette île vit sa spiritualité avec une sincérité désarmante et un bonheur communicatif — même si la réalité, bien sûr, est un peu plus complexe que cela.

"Bali ne triche pas avec les siennes."
Le petulangan blanc et or devant les toits du temple, portrait noir et blanc, Bali

Devant les toits du temple · Bali

Made prend malgré tout le temps de nous expliquer que la journée, pour eux, n'est pas terminée : ils récupéreront les cendres pour les placer dans une noix de coco, symbole de la terre, puis les mèneront en procession jusqu'à la mer, pour libérer définitivement l'âme de son père.