J'entends des cris, de la musique, des sons de bois qui s'entrechoquent… Le moment où je découvre réellement le Mekotek, un homme est au sommet d'une pyramide façonnée par des hommes tenant des bâtons de bois. À peine ai-je le temps de comprendre ce qu'est cette structure qu'elle s'écroule devant moi, sous des hurlements mêlant la joie et les encouragements.
Ce n'est pas un simple spectacle : c'est un rituel religieux destiné à demander protection, sécurité et prospérité pour la communauté.
Il n'y a pas de mise en scène : l'engagement que mettent ces hommes à construire leurs pyramides ne laisse aucun doute sur la nécessité de leur démarche.
L'effort collectif · Munggu, Bali
Par deux fois déjà, j'ai photographié la cérémonie du Mekotek à Munggu. Elle a lieu tous les 210 jours selon le calendrier balinais, le jour de Kuningan — le jour où les esprits des ancêtres repartent vers les cieux. Son origine remonterait au XVe siècle, au royaume de Mengwi, où elle célébrait le retour victorieux des soldats face au royaume de Blambangan. Interdite en 1915 par les colons hollandais, qui y voyaient un risque de révolte, elle a ensuite été relancée sous une forme nouvelle : non plus un chant de victoire militaire, mais un rituel de protection contre une épidémie qui frappait alors le village. Ce glissement, d'une célébration guerrière à une demande de protection collective, est peut-être ce qui rend le Mekotek si particulier aujourd'hui : bien après la disparition du royaume qui l'a vu naître, le rituel continue de veiller sur Munggu.
La journée commence par la procession : tout le village, vêtu de ses habits de cérémonie, voit défiler les musiciens qui accompagnent les hommes portant leurs bâtons de pulet (bois local).
Procession et bâtons de pulet · Munggu, Bali
Pour ma première immersion en 2025, je suis un peu en retrait ; je regarde cet évènement avec une certaine distance, ne sachant pas vraiment comment eux vivent ce jour particulier, ni comment je dois me comporter. Puis, petit à petit, mon appareil me servant comme souvent de bouclier, j'avance vers eux jusqu'à me mêler aux pyramides éphémères. Encore une fois, Bali me touche dans son acceptation de l'autre. Ils ne font rien pour exister devant mon objectif, mais sont pourtant totalement ouverts à ma présence, sans jugement, sans reproche, toujours avec bienveillance. La deuxième année, en 2026, changement d'attitude pour moi : je revêts mes habits « balinais » et je m'immerge totalement dans leur communauté. Chaque mouvement respire la puissance, les visages sont à la fois fiers, concentrés et tellement souriants.
"Encore une fois, Bali me touche dans son acceptation de l'autre."
Sur les côtés, des familles entières sont là pour encourager les hommes. Là aussi transparaît une immense fierté et le sentiment, fort, d'appartenir à une communauté. Les valeurs portées par ce rituel — l'unité, le courage, la gratitude et la transmission culturelle intergénérationnelle — sont autant de raisons de faire partie de ce moment si fort.
Pour ma part, je repartirais avec des dizaines de clichés qui mêlent le détail — des mains tenant le bâton —, l'abstrait — les formes créées par l'enchevêtrement de ces bâtons — et le réel — ces visages et ces corps si concentrés, heureux et fiers de faire partie de cette tradition.
Après la chute · Munggu, Bali
J'entends encore les cris, la musique, les bâtons qui s'entrechoquent. Il y a un vrai engagement dans leurs gestes — un engagement qui m'aura bousculé, comme les bâtons eux-mêmes se percutent au-dessus des têtes. En regardant une dernière pyramide s'élever puis s'effondrer sous les cris de joie, je repense à ma propre perception de la solidarité : ce n'est pas qu'une idée, c'est ce que je viens de voir — la preuve qu'un groupe uni peut, en un instant, créer de très beaux moments.
En pratique
- LieuMunggu, Bali (Badung)
- FréquenceTous les 210 jours, le jour de Kuningan
- OrigineXVe siècle, royaume de Mengwi